La Baule
Pourtant, nous sommes dans une époque où les extrêmes se font fortement entendre et où les relations semblent très crispées…
Vous savez, nous avons connu cela il y a quelques années, avec un Parti socialiste qui se portait très mal et un Front national qui essayait de ramasser tous les populismes. En tant que député, j’ai été deux fois opposé à un candidat du Front national qui avait battu au premier tour un candidat du Parti socialiste. Est-ce que l’on veut revenir à cela ? N’est-ce pas mieux, pour les enjeux de société de demain, de dire qu’il y a deux grands modèles de société. D’abord, la droite républicaine, qui prône le respect de l’autorité et une politique de l’immigration juste et ferme, mais qui a besoin d’un allié centriste et humaniste qui apporte des solutions pour la cohésion sociale et la justice fiscale. De l’autre côté, la candidature de Martine Aubry et, si vous regardez bien, ce sera la candidature de la gauche archaïque et ringarde. Ce n’est pas la gauche sociale-démocrate qui est incarnée par Madame Aubry. Elle s’est beaucoup «gauchisée»… Donc, il vaut mieux avoir un deuxième tour entre la droite et le centre d’un côté, et la gauche de l’autre.
On sait très bien que pour passer la barrière des primaires, le candidat socialiste va devoir se «gauchiser»…
C’est pour cela que Madame Aubry joue dans ce registre. Vous verrez, le président de la République, dont j’espère qu’il va se représenter, lorsque nous serons sortis de manière plus nette de la crise, va endosser les habits d’un homme qui s’adapte à la nouvelle réalité de la société, c’est-à-dire qui essaie de trouver plus d’équilibre, d’harmonie et de justice dans notre société qu’il faut refonder.
Vous parlez d’équilibre, d’harmonie, de solidarité…
Je ne parle pas d’assistanat…
On pourrait vous classer comme le plus à gauche dans cet échiquier majoritaire mais, paradoxalement, ce sont les centristes qui tapent le plus du poing sur la table à propos de la nécessité de maîtriser la dépense publique…
Il y a trois données fondamentales pour s’adapter à la nouvelle France que l’on doit construire. D’abord, maîtriser la dépense publique : c’est une exigence intergénérationnelle. Si l'on refuse la réforme des retraites, cela signifie qu’un adolescent sur six n’aura pas de retraite… Si l'on ne maîtrise pas la dépense publique, on leur laissera des dettes, avec un pouvoir d’achat en berne et aucune possibilité de se développer. Ensuite, il faut libérer la croissance. C’est une idée de la droite qui consiste à aider les petites entreprises et les petits commerçants. Par exemple, nous devons donner la possibilité à des petites et moyennes entreprises de concourir à des appels d’offres. Il faut simplifier les lois et les tracasseries administratives qui n’en finissent plus… La troisième donne consiste à changer la gouvernance de notre pays. Nous devons essayer de simplifier les tuyaux de l’usine à gaz de la maison France où il y a beaucoup trop de dispersion, y compris dans la gouvernance. Je pense qu’il faut un gouvernement plus resserré, avec un certain nombre de fonctions plus identifiées. Il y a évidemment les missions régaliennes, comme la justice, la défense, etc. Mais il faut par exemple resserrer les fonctions de la cohésion sociale, comme le logement, l’emploi, la ville, l’égalité des chances et la jeunesse.
Il y a un point que l’on reproche fréquemment à la majorité : nous avons une classe politique qui connaît relativement bien ses dossiers. Cependant, lorsque vous arrivez au pouvoir, il y a toujours une sorte de crainte du politiquement correct qui vous empêche d’avancer…
Dans un monde qui change, il faut évoluer si l'on veut rester soi-même. Nos valeurs fondamentales sont toujours d’actualité : le travail, l’effort, le mérite, l’autorité, la tolérance… Mais, pour évoluer dans une économie mondialisée, le ton n’est plus le même et l’espace temps n’est plus le même. Pour cela, il faut changer la gouvernance de notre pays. Le président de la République et le premier ministre ont impulsé cela dans la réforme des directions déconcentrées de l’État. Par exemple, en ce qui me concerne, on a fusionné la Cohésion sociale avec la Jeunesse et les Sports. C’est une bonne chose. Il faut éviter que la pensée unique d’un certain nombre de hauts fonctionnaires qui, depuis 25 ans, proposent la même chose, soit finalement celle qui a le dernier mot. Cela existe beaucoup moins depuis que Nicolas Sarkozy est président de la République… Vous savez, c’est le politique qui doit diriger… Ce fut le problème de l’Europe, qui fut un peu trop technocratique. Il ne faudrait pas que la France se technocratise. Je traite beaucoup des sujets de solidarité et 80% des politiques de cohésion sociale sont aujourd’hui territorialisées. Elles sont portées par l’État avec des agglomérations, des départements et des régions. Il faut évidemment mettre en place un système de gouvernance qui tienne compte des réalités du terrain.
Qu’est-ce qu’être ministre de la Jeunesse en 2010, à une époque où la télévision met en valeur le culte de l’argent facile et de la gloire rapide avec les Star Academy et autres…
Etre ministre de la Jeunesse, c’est refuser que le communautarisme devienne la règle, c’est-à-dire que telle religion ou idéologie prenne le pas sur la République… C’est refuser que le tribalisme devienne la règle, c’est-à-dire que l’on se détermine en fonction de ce que son copain va dire sur MSN ou Facebook… Ce n’est pas cela la République ! Etre ministre de la Jeunesse, c’est permettre aux jeunes d’accéder à l’autonomie. Pour cela, il faut mettre en œuvre une série de politiques qui sont aujourd’hui éclatées et très transversales, pour les rassembler dans un seul parcours. Je vais pousser un coup de gueule… J’en ai un peu ras-le-bol de la vision des adultes à l’égard des jeunes : ils projettent la nostalgie de leur propre jeunesse… Ils voudraient que les jeunes soient comme eux étaient à leur âge. Pour autant, contrairement à ce que l’on pense, les jeunes ne sont pas violents, ivrognes ou squattant des cages d’escalier… On ne montre que cela à la télévision et c’est une erreur. Or, contrairement à ce que l’on pense, 42% des jeunes veulent créer leur entreprise, c’est-à-dire beaucoup plus que la moyenne des adultes. 66% des jeunes sont prêts à s’engager dans une cause solidaire, environnementale ou humanitaire. Sur l’économie, ils veulent trouver un sens à leur vie et la nature du secteur économique dans lequel ils veulent travailler est déterminante… Il faut donc changer cette image de la jeunesse. Je vais d’ailleurs lancer un baromètre jeune qui n’existe pas actuellement.
Oui, mais nous avons connu cela, les jeunes étaient caricaturés comme portant tous un blouson noir et jouant au baby-foot en écoutant Renaud…
Avec une grande différence, c’est que notre génération était dans une société de consommation où il y avait de l’abondance et nous n’avions pas trop de difficultés à trouver un travail. En revanche, la génération actuelle est une génération qui connaît une société où il y a une pénurie de richesse, où la gestion de l’argent public va être plus rigoureuse, et c’est une génération qui n’a pas un accès facile à l’emploi. Il faut donc aider cette jeunesse à devenir autonome. Je ne dis pas l’assister, mais lui donner les moyens de réaliser ses rêves… Par exemple, pourquoi ne pas créer un statut de jeune auto-entrepreneur ?
Vous voulez travailler de manière décentralisée, mais la plupart des régions et des départements sont clairement dans une logique d’opposition au gouvernement. Comment pouvez-vous agir ?
C’est un non-sens ! On ne peut plus continuer avec des régions qui nous disent : «Nous sommes des adversaires de l’Etat…» Une région ne peut être que partenaire de l’État. Donc, il faut changer le mode de collaboration et faire des contrats avec des objectifs. Par exemple, je fais des écoles de la deuxième chance. Dans ma région du Nord-Pas-de-Calais, l’Etat donnait 33% et la région 33%. Aujourd’hui, la région donne 29% et l’Etat 39%. Sauf que tout le monde pense que c’est la région qui s’en occupe… Alors, il faut peut-être préciser dans toutes les régions «Cette action est réalisée grâce à l’Etat…» Jamais l’État n’a mis autant de moyens vis-à-vis des organismes décentralisés, qui ne font pas toujours les efforts nécessaires pour avoir la gestion rigoureuse que l’État est en train de s’imposer. Il faudra mieux maîtriser la dépense des collectivités locales. Un département est très utile en zone rurale, mais à quoi sert un département en zone urbaine ? On pourrait, par exemple, imaginer des départements urbains dans les grandes agglomérations.
Certes, mais le problème de fond reste la pensée politiquement correcte. Sur le triptyque «liberté égalité fraternité», on ne parle plus de la liberté…
Absolument. Dans les trois principaux objectifs que j’ai cités tout à l’heure, il y a la libération de la croissance. Vous ne pouvez pas répartir la richesse si vous ne créez pas de la richesse préalablement, ce qui suppose de revenir à la valeur de liberté. L’égalité, ce n’est pas le nivellement par le bas, mais l’égalité des chances. Nous sommes dans un monde inégalitaire et dans lequel les personnes qui ont le plus de handicaps sur la ligne de départ doivent être aidées plus que d’autres, et les territoires qui ont plus de handicaps doivent être aidés plus que d’autres.
Enfin, le fond du problème n’est-il pas celui des classes moyennes, qui ont le sentiment d’être abandonnées ?
Le sujet, c’est bien celui des classes moyennes. Vous avez aujourd’hui 80% de la population qui respectent les lois, la moitié des Français paient des impôts directs, et vous avez 10% des Français qui sont très assistés. Par exemple, puisque je suis en charge du RSA, je propose que l’on donne un complément d’activité à des personnes qui travaillent 10 ou 20 heures de plus par semaine. Pour chaque heure de plus, elles auront plus de RSA. Ceci pour les conduire vers des emplois à durée indéterminée. Il n’est pas critiquable que des gens gagnent beaucoup d’argent, si ce sont des entrepreneurs qui créent des emplois. Ce qui est critiquable, c’est la spéculation. Il faut lutter fortement contre la spéculation financière, tout en encourageant fortement l’entrepreneuriat. C’était le message fort de l’UDF, sauf que Monsieur Bayrou ayant décidé de nous conduire dans le mur où il nous a conduits, a fait que d'une grande cathédrale nous sommes devenus six ou sept chapelles éclatées… Il faut refonder le message. En période de crise, nous avons besoin d’un président plus protecteur, d’un président qui doit être avant tout le porte-parole des classes moyennes, c’est-à-dire : non aux riches qui s’enrichissent avec la spéculation et non à un certain nombre de pauvres qui ne vivent que de l’assistanat. Entre les deux, il y a matière à conduire un autre modèle de société.
Propos recueillis par Yannick Urrien.
