L'invité de Yannick Urrien

Dimitri Casali : « La culture générale est de moins en moins considérée et c’est très clair chez les élites. »

Le QI des Français est en baisse et l’ignorance se généralise…

En cent ans, on a perdu l’équivalent de 70 jours d’école dans le primaire et le niveau de l’école française s’effondre dans les enquêtes internationales. Entre 1989 et 2009, le QI moyen des Français a baissé de 4 points et 6 millions de Français sont illettrés ou ont des difficultés à lire et à écrire ! A cela s’ajoute l’absence de culture générale. Dans certaines grandes entreprises, on est même obligé de faire appel à des professeurs pour dispenser des cours d’orthographe aux jeunes cadres. Ce phénomène touche de nombreux pays, les États-Unis par exemple, mais aussi le monde arabe, qui compte un quart d’analphabètes, ce qui constitue un terreau pour la propagande des extrémistes.

Dimitri Casali est historien et spécialiste de l’enseignement de l’histoire. Il a notamment publié « Victoires et défaites de l’Histoire de France » (Gründ, 2016), « Notre Histoire : tout ce que nos enfants devraient apprendre à l’École » (La Martinière, 2016), « Nouveau manuel d’Histoire » (La Martinière, 2016), « Désintégration française. Pourquoi notre pays renie son histoire et nos enfants perdent leurs repères » (JC Lattès, 2016), « L’Histoire de France interdite » (JC Lattès, 2013) et « L’Altermanuel d’Histoire » (Perrin, 2012, prix Du Guesclin 2013). Il répond aux questions de Yannick Urrien sur son dernier livre, intitulé « La longue montée de l’ignorance ».

« La longue montée de l’ignorance » de Dimitri Casali est publié chez First Editions.

Kernews : Votre étude illustre cette longue montée de l’ignorance depuis quelques décennies, avec à la fois une baisse du niveau de culture générale et du quotient intellectuel des populations, cela dans le monde entier. Finalement, vous traduisez d’une manière scientifique ce sentiment général répandu dans la population : ceux qui ont 80 ans observent que les gens de 50 ans sont moins cultivés qu’ils ne l’étaient à leur âge, mais ceux qui ont 50 ans font le même constat à l’égard des trentenaires, tandis que ces derniers déplorent que les plus jeunes n’apprennent plus rien… N’est-ce pas quelque chose que l’on entend depuis des décennies ?

Dimitri Casali : Bien sûr. J’ai voulu mettre en corrélation l’effondrement de notre école depuis des années, particulièrement en France, puisque les chiffres sont tragiques. L’école française est située à la vingt-septième place du classement international PISA, alors que nous étions dixième en l’an 2000 et que nous étions même dans les cinq premiers dans les années 80 ! Cet effondrement de l’école est en corrélation avec l’arrivée de l’Internet, qui concerne surtout les 15-25 ans, que l’on appelle la génération la plus bête du monde. Ce n’est pas moi qui le dis, mais des universitaires de Yale, aux États-Unis, qui ont fait des études approfondies et qui observent que les jeunes ne lisent plus un seul livre. C’est une rupture fondamentale depuis quatre siècles ! Ils ne lisent que des informations sur Internet, où 25 % des nouvelles sont fausses. Tout cela a des conséquences absolument tragiques, avec la théorie du complot, le conspirationnisme et la montée des fanatismes religieux. On le voit très bien avec les sites islamistes qui recrutent uniquement sur Internet.

Un quart des Français ont des difficultés avec leur propre langue et ce ne sont pas des Français d’origine étrangère. Mais on va encore plus loin, car si beaucoup de gens n’ont pas de difficultés avec leur propre langue et sont capables de comprendre un texte court, ils décrochent complètement dès que la conversation devient complexe ou longue…

Non seulement il y a ces fameux 6 % de Français totalement illettrés, ainsi que 6 % de Français analphabètes – c’est-à-dire qui ont des difficultés à lire et à écrire – mais il y a aussi ce manque de culture générale et d’intérêt pour les humanités, c’est-à-dire l’histoire, la culture, l’art et la politique. Il y a un rejet total de la complexité du réel. On appelle cela le relativisme culturel, puisqu’aujourd’hui tout se vaut. Une pièce de Molière vaut autant qu’une émission de téléréalité avec Kim Kardashian ! Cela vient d’Internet et des sites comme Facebook ou Wikipédia, puisque l’article sur Kim Kardashian sur Wikipedia va bientôt être aussi long que celui sur Pascal ou sur Descartes ! C’est tragique puisque cette femme n’a rien fait, alors que Pascal ou Descartes sont des monuments de notre culture, de notre histoire et de la philosophie en général.

Cette inculture n’épargne plus nos élites puisque l’on observe que beaucoup de députés nouvellement élus à l’Assemblée nationale ne savent même pas ce qu’est la Ve République ou ne comprennent pas la différence entre le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif !

L’arrivée des médias numériques a entraîné cette grande rupture, entre 1995 et l’an 2000, alors que les gens qui ont plus de 40 ans ont eu la chance d’avoir reçu une éducation qui donnait encore les bases d’un savoir fondamental. En 1982, notre école était encore classée cinquième du monde et il y avait des observateurs japonais qui venaient analyser le système scolaire français pour l’exporter au Japon. Aujourd’hui, tous les pays asiatiques occupent les dix meilleures places du classement international PISA – notamment la Corée du Sud, Singapour et le Japon – alors que nous sommes vingt-septième ! Ce qui a fait la force d’un pays comme la France, terre des arts et des lettres depuis la Renaissance, a totalement disparu. Regardez la dernière réforme de Najat Vallaud-Belkacem, qui a été totalement tragique ! En français, on donne comme exemple à nos enfants l’humoriste Kev Adams, à la place des textes de Molière ou de Victor Hugo ! On voit bien qu’il y a un nivellement par le bas au nom d’un certain égalitarisme revendiqué par les socialistes – mais aussi par En Marche ! – avec cette volonté d’abaisser le niveau de la population pour mieux la contrôler. Vous avez tout à fait raison, une bonne partie des députés n’ont aucune culture générale. Et il y a même des ministres qui n’ont aucune culture générale !

Il y a quelques années, les initiés savaient qu’avec la distribution du bac à 80 % de la population et l’abandon de la sélection à l’université, la culture générale serait l’arme des privilégiés par rapport aux autres. Or, maintenant, on découvre que même les élites n’ont plus de culture générale. Ainsi, tout le monde est touché…

Il y a une absence de vision profonde chez nos dirigeants politiques, qui ne sont que dans le court terme, notamment avec ce fameux relativisme. Auparavant, la culture générale rassemblait les individus, puisque les livres et les journaux créaient des références communes qui donnaient cette croyance en notre pays. Dans le monde arabe ou aux États-Unis, la culture générale permet de lutter contre la bêtise et le fanatisme. Aujourd’hui, la culture générale est de moins en moins considérée et c’est très clair chez les élites. Sciences Po a supprimé l’épreuve de culture générale en 2011 et l’ENA, dont sont issus la plupart de nos dirigeants, a supprimé l’épreuve de culture générale en 2014. On voit bien qu’il y a une volonté profonde et idéologique de supprimer nos racines et notre héritage historique français pour créer un homme nouveau, hors sol, ex nihilo, un consommateur un peu niais, comme aux États-Unis, ils sont en plein dedans… Il y a généralement vingt ans de différence entre la France et les États-Unis : ce que l’on constate aux États-Unis arrive en France, c’est-à-dire un niveau moyen très bas de culture générale de la population. Vous ne pouvez pas imaginer ce qui se passe aux États-Unis… 46 % des Américains croient que la Terre a été créée il y a moins de dix mille ans, on appelle cela les créationnistes… D’ailleurs, le vice-président est créationniste et Donald Trump a revendiqué son ignorance dans plusieurs interviews. On peut constater tous les jours qu’il n’a aucune culture générale…

Dans ce relativisme culturel, le vendeur de Disney Store vaut l’antiquaire qui expose une commode Louis XV…

C’est ce que j’évoque dans la troisième partie de mon livre. Je reprends l’idée d’Umberto Eco qui expliquait dans son dernier ouvrage que l’on a donné la parole aux amateurs et qu’il y a une dévalorisation totale de la parole des experts, c’est-à-dire les savants, les professeurs ou les grands journalistes. On voit bien que le journalisme est en crise totale, on ne croit plus du tout dans les journalistes… Il y a une remise en cause des grands médias, on voit bien qu’un journal comme Le Monde est de plus en plus tendancieux, je pense notamment à ce fameux Décodex… On voit bien que ces jeunes journalistes d’une trentaine d’années n’ont pas une culture générale suffisante pour donner un avis approfondi sur les problèmes complexes de notre monde. On le voit notamment avec la Syrie, où ils sont totalement partiaux. Libération, c’est la même chose… Idem à Franceinfo. Un jour, j’y avais laissé mon manuel de cinquième et l’un des rédacteurs en chef m’a dit : « Votre livre est merveilleux, mais je ne connais rien de ce qu’il y a dedans ! » Il devait avoir 37 ans ! Ce qui se passe est tragique. Il faut revenir aux fondamentaux, surtout dans un pays comme la France où l’art et la culture sont essentiels pour l’unité de notre nation. Il ne faut pas oublier que la conséquence de tout cela est la désagrégation de l’unité nationale, puisque les Français sont de plus en plus divisés. Ils ne veulent plus se mélanger et le communautarisme explose. L’islamisme se développe sur Internet et les Frères musulmans ont pignon sur rue. Cela va être tragique dans les années à venir et certains ministres du gouvernement sont même pour le port du voile à l’école… Je peux citer son nom, puisqu’elle l’a reconnu : il s’agit de Marlène Schiappa. C’est tragique !

Il y a une vingtaine d’années, on pouvait expliquer l’état du monde à un jeune en lui recommandant de se cultiver pour intégrer les élites. Mais cet argument ne tient plus puisque les élites sont, elles aussi, totalement incultes. Alors, pourquoi chercher à se démarquer ?

Ce qui est encore plus tragique, c’est que la France était le pays de la méritocratie républicaine. Jusque dans les années 85, les grandes écoles françaises recevaient pratiquement 25 % d’élèves de milieux défavorisés, dont beaucoup de fils d’ouvriers, ce qui était remarquable. Aujourd’hui, le taux des personnes qui viennent des classes modestes et défavorisées est retombé à 5 %. On voit bien qu’il y a une reproduction des élites qui choisissent les meilleures écoles, puisque l’école républicaine s’est effondrée. Les députés mélenchonistes ont refusé de mettre une cravate et de saluer le président de l’Assemblée nationale, ils ne donnent absolument pas le bon exemple à nos jeunes. Ce sont des élus de la nation, des gens responsables et, au nom de la désobéissance civile, ils disent aux jeunes que tout est permis. Il faut retrouver les fondamentaux qui ont fait les valeurs de la France, à savoir la laïcité, la méritocratie et le respect des lois de l’État. C’est possible puisque cela marche assez bien dans les pays asiatiques ou en Allemagne. Je suis sidéré par le niveau de culture de certains lycéens allemands, qui parlent parfaitement le français et qui connaissent l’histoire de Napoléon par cœur. Aujourd’hui, les jeunes Français ne savent même plus ce qu’a réellement fait Napoléon, qui est pratiquement considéré comme un nouvel Hitler avec la loi Taubira de 2001 ! Tant que les politiques casseront notre histoire et qu’ils exprimeront cette détestation de notre histoire, il ne faudra pas s’étonner que les services secrets déjouent un attentat par semaine.

Un quart du monde arabe est totalement analphabète et vous estimez que c’est le grand danger de demain…

25 % du monde musulman est aujourd’hui totalement analphabète et j’ai découvert que le monde musulman produisait aujourd’hui moins de livres qu’entre le VIIIe et le XIIe siècle ! Le monde arabe représente seulement 1 % du marché du livre mondial. On le voit avec les déclarations des prédicateurs saoudiens dans les universités, qui disent que la Terre est le centre du monde. En Tunisie, une étudiante a même fait une thèse pour démontrer que la Terre était plate… Le plus grave, c’est que les professeurs de l’université de Sfax ont laissé faire cela. C’est une remise en cause totale de toute la science. On est dans un fanatisme complètement irresponsable et, dans certains pays, on est en train de rayer toute la culture de l’humanité. Bientôt, on arrivera à cela en France, si l’on continue de permettre à l’obscurantisme de progresser.

À force de lire des textes courts, notamment sur Facebook et Twitter, le cerveau ne s’habitue plus à se concentrer et il n’est plus capable d’avoir un niveau de compréhension normal. On apprend aux journalistes à ne plus faire des articles trop longs ou des interviews trop longues car, au bout de 30 lignes, la plupart des gens ne comprennent plus et ils décrochent même au-delà de trois minutes… Tout cela ne contribue-t-il pas à cette montée de l’ignorance ?

Les 15-25 ans ne lisent plus de livres et c’est tragique, parce que la lecture d’un livre est totalement différente que la lecture sur Internet. Quand vous lisez un article sur Internet, c’est une juxtaposition d’informations, le cerveau analyse cela différemment, alors que, quand vous lisez un livre, le cerveau va classer et hiérarchiser les informations d’une manière beaucoup plus profonde par rapport à la lecture superficielle sur Internet. Alors, il faut ouvrir nos musées, il faut baisser le prix des livres et, surtout, multiplier le budget de la culture pour revenir aux fondamentaux qui constituent la nation française.

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